
À Debbine, village du Sud-Liban, des habitants sont assis devant un immeuble d’habitation au toit enfoncé par un obus, du verre brisé et des décombres jonchent la route. Un épais brouillard empêche de voir la ligne de front, à environ 1 km en contrebas, au-delà des vergers et oliveraies qui s’étendent dans la vallée. Des explosions retentissent sans interruption : tantôt l’armée israélienne dynamite des quartiers entiers des villages qu’elle occupe encore, tantôt elle bombarde quiconque s’approcherait de trop près de ses positions. Ici, difficile de croire à l’existence du cessez-le-feu instauré entre le Hezbollah et Israël, dans la nuit du 16 au 17 avril.
Sur leurs gardes, les habitants craignent de subir le même sort que la bande de Gaza, dévastée par les opérations militaires d’Israël. « Toutes les maisons des villages [libanais] adjacents à la frontière [avec Israël] seront démolies conformément au modèle de Rafah et de Beit Hanoun à Gaza », a ainsi annoncé fin mars Israël Katz, le ministre de la Défense israélien.
« Nous sommes habitués à ces sons, mais j’avoue que ce n’est pas rassurant, nous ne nous sentons pas en sécurité et allons certainement devoir repartir », confie Maya Yassine, 14 ans, collégienne qui est revenue avec sa famille inspecter l’état de sa maison. Sa mère s’emploie à passer le balai : les vitres ont été soufflées par l’impact de l’obus d’artillerie, du verre et de la suie recouvrent le sol. Du toit, Maya contemple les décombres de leur ancienne maison, juste à côté, bombardée lors de la guerre de 2024. « On a dû tout recommencer, louer un nouvel appartement, se reconstruire une vie. Maintenant, tout est de nouveau détruit : le magasin de vêtements de mon frère, le studio de beauté de ma mère », soupire-t-elle.
Ensemble avec sa sœur et sa meilleure amie, elles partent se promener dans les chemins bordés de prairies en fleurs. « Sur ces rochers, là-bas, on venait pique-niquer. On avait une si belle vie ici, à la campagne, tout le monde se connaît, et on passait tellement de temps dans la nature », se souvient Maya en cueillant des pissenlits, de la mauve, des feuilles de salade sauvage. Réfugiée près de Beyrouth depuis un mois et demi, elle dit détester la ville, sa pollution, son manque de chaleur humaine. « Il n’y a que dans la terre du Sud que je me sens bien, c’est mon identité », affirme-t-elle, comme tant d’habitants du Sud-Liban.
Zone tampon
Maya, sa famille et ses amies sont pourtant rapidement retournées à Beyrouth, la situation restant trop dangereuse. Le jour de la visite de Reporterre, Israël a annoncé une « ligne jaune » délimitant la zone qu’il occupe au Sud-Liban, sur le modèle de Gaza. Tsahal contrôle 55 localités dans une bande de 8 à 10 km de profondeur et veut en faire une zone tampon « nettoyée », détruisant infrastructures et habitations.
Comme à Gaza, où elle a tué plus de 775 personnes depuis la trêve instaurée en octobre 2025, l’armée se réserve le droit de frapper toute personne s’en approchant. Quelques heures plus tard, elle affirme avoir visé une « cellule terroriste », terme régulièrement utilisé pour justifier des tirs près de cette ligne. Les bombardements et combats se poursuivaient ainsi dans la vallée, malgré le cessez-le-feu, le Hezbollah revendiquant également une embuscade contre des soldats israéliens dans la zone tampon.
Depuis le 2 mars, l’offensive israélienne au Liban a fait plus de 2 000 morts, 6 000 blessés et déplacé 1,2 million de personnes. La trêve, censée ouvrir des négociations directes entre le Liban et Israël, voire même un accord de paix, ne met donc fin qu’à certains bombardements au nord du Litani. L’État libanais et le Hezbollah ont donc appelé ses habitants à ne pas retourner au sud, où ils avaient été des centaines de milliers à revenir dès l’annonce de la trêve, dans la joie et l’espoir.
« C’est un siège, comme à Gaza »
Israël avait auparavant détruit toutes les routes et tous les ponts reliant le Liban-Sud au reste du pays, menaçant d’isoler totalement ce territoire. « Il a bombardé le pont côtier de Qasmiyeh [qui relie Tyr au reste du Liban] en pleine journée. Puis, quand ils ont vu que l’armée libanaise et la Défense civile étaient en train de le déblayer, et que des gens pouvaient encore passer, ils l’ont frappé une deuxième fois », explique Jad. Pêcheur de la ville de Tyr, il craignait ainsi de se retrouver totalement assiégé, alors que les troupes israéliennes se trouvaient à une dizaine de kilomètres. « Heureusement, ils ont réussi à le déblayer et à permettre le passage dès le lendemain, donc tout entre de nouveau », soupire-t-il avec soulagement.
En revanche, les Israéliens n’ont pas levé le blocus maritime imposé au Sud-Liban depuis l’escalade du conflit le 2 mars, et les pêcheurs comme Jad ne peuvent toujours pas retourner en mer comme avant. Reporterre l’avait rencontré avec ses collègues en pleine guerre, alors qu’ils étaient assis, désœuvrés, dans le port de la ville millénaire. « Sur 350 pêcheurs, seulement une poignée d’entre nous ose sortir avec leur embarcation. On ne peut aller que vers le nord, mais les courants, le vent et les bancs de poissons nous poussent toujours vers le sud, où on pourrait se faire tirer dessus », expliquait-il alors.
Les eaux les plus riches en poissons se trouvent en effet à Naqoura, ville côtière libanaise à la frontière avec la Palestine occupée. Là-bas, l’armée israélienne avait non seulement ouvert le feu sur plusieurs pêcheurs libanais pendant la guerre de 2024, mais en a aussi enlevé deux, toujours portés disparus. Alors les felouques à la proue décorée d’un œil phénicien peint pour la chance restent amarrées au port de la cité antique.
« C’est une catastrophe économique, des milliers de personnes vivent de la pêche et de la restauration à Tyr, ville réputée pour sa gastronomie et ses poissons, disait-il à Reporterre. C’est un siège, comme à Gaza, qui vise à briser notre économie. Mais nous allons rester ici et résister. » Dans l’enclave palestinienne, Israël a en effet mis en place un blocus maritime dès 2007 et bombardé des embarcations de pêcheurs lors de sa guerre génocidaire après le 7 octobre 2023.
Attaques contre la souveraineté alimentaire
Autre parallèle douloureux avec Gaza : pendant les quarante-cinq jours de guerre au Liban, des centaines de villages du sud ont manqué d’approvisionnements, les routes étant dangereuses ou détruites — Israël avait menacé de bombarder chaque camion se rendant au Sud-Liban. Alors, si quelques commerçants courageux se sont relayés, les habitants dépendaient de la production locale ou des convois humanitaires. Des organisations comme Caritas et l’Œuvre d’Orient ont distribué de l’aide, escortées par la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Unifil) et accompagnées de figures religieuses haut placées pour éviter de potentiels bombardements israéliens — mais se sont elles-mêmes retrouvées bloquées plusieurs fois.
Le ministère libanais de l’Agriculture a ainsi dénoncé fin mars « une situation préoccupante qui menace le secteur agricole et la sécurité alimentaire du pays, les attaques ayant causé des dégâts considérables aux terres agricoles, aux agriculteurs et aux chaînes de production ». Selon les données officielles, les surfaces agricoles endommagées dans le Sud et à Nabatieh ont atteint 47 000 hectares et 76 % des agriculteurs de la zone avaient été déplacés par la guerre.
« Israël a volontairement ciblé les systèmes alimentaires du Sud-Liban, notamment en bombardant le port de pêcheurs de Naqoura, des systèmes d’irrigation et des fermes, fustige également Corinne Jabbour, membre de l’association Jibal et de la Coalition pour l’agroécologie au Liban, qui militent en faveur de la souveraineté alimentaire. Les attaques au Liban-Sud sont similaires à celles que l’on observe à Gaza et en Cisjordanie, notamment l’abattage de vergers et d’oliveraies, le meurtre d’agriculteurs, de bergers et de leurs troupeaux. » Partout, Israël chercherait à rendre les territoires invivables et à les occuper.
Depuis le 2 mars, l’association Jibal soutient les cuisines collectives de Beyrouth ainsi que des agriculteurs déplacés. « L’un d’entre eux a voulu revenir sur ses terres, mais a retrouvé toute sa récolte pourrie. À cause des tensions actuelles, il ne peut pas planter la prochaine saison, c’est donc une double perte qui risque de fragiliser la sécurité alimentaire du Liban sur le long terme », explique Corinne Jabour.
« C’est un crime environnemental, un écocide »
Si des centaines de milliers de personnes ont essayé de rentrer chez elles avant de repartir, d’autres avaient abandonné cet espoir d’avance, alors que des dizaines de villages ont été entièrement rasés. « Ma ferme et mes champs sont détruits, il ne reste plus rien, c’est un crime environnemental, un écocide », soupire au téléphone Fadel Saleh, agriculteur originaire de Ramia, l’un des villages frontaliers occupés et détruits par Israël.
Et d’ajouter : « Israël les a bombardés avec du phosphore blanc en 2024, puis avec du glyphosate en début d’année. Il a maintenant dynamité tout le village, qu’il continue d’occuper. » Impossible d’y retourner tant que les troupes israéliennes y restent présentes. Après avoir trouvé refuge dans la montagne au nord de Beyrouth, il a profité du fragile cessez-le-feu pour revenir à Tyr et, ainsi, se rapprocher de ses terres.
(Source reporterre.net)


